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Sénateurs au travail by Paul Cauchon

Source : Le Devoir

December 20, 2004

Dans le grand public, l'image des sénateurs n'est pas des plus reluisantes. Le Sénat est perçu comme une planque pour politiciens à la retraite ou amis du régime, qui essaient vaguement de se donner une utilité.

Voilà pour le préjugé. Pourtant un comité sénatorial, celui des transports et des communications, a publié en avril dernier un rapport étonnant sur l'état des médias au pays. Étonnant parce qu'on y trouvait plein de données intéressantes. Étonnant parce qu'on ne savait pas que les sénateurs s'intéressaient de façon aussi sérieuse à la concentration des médias. Mais il faut dire que ce comité est présidé par la sénatrice Joan Fraser qui, dans une autre vie, fut une patronne fort respectée de The Gazette.

Ce comité avait amorcé ses travaux l'année précédente, et il avait reçu à Ottawa plusieurs journalistes, syndicalistes, universitaires, patrons des médias, pour intégrer leurs observations dans ce rapport intérimaire d'avril. Un rapport sans recommandation, qui traçait un état des lieux.  Puis, cet automne, les sénateurs ont délaissé le confort d'Ottawa pour aller au-devant du public. Le comité siégeait deux jours la semaine dernière dans un grand hôtel de Montréal. Lors de cette visite, le porte-parole du syndicat des journalistes du Journal de Montréal, Martin Leclerc, est d'ailleurs venu expliquer aux sénateurs qu'il n'avaient pas à faire de longues analyses pour étudier les effets de la concentration des médias et de la propriété croisée entre journaux et télévision : Quebecor fait largement la promotion dans ses
propres journaux des émissions de TVA et des produits de Vidéotron, expliquait-il, et cette promotion envahit la couverture journalistique.

En entrevue à The Gazette la semaine dernière, Joan Fraser indiquait que le comité entendait examiner comment les politiques publiques pourraient faire en sorte que l'intérêt public soit mieux servi par les médias.

Le Sénat devra, un jour, publier le fruit de ses cogitations. L'exercice servira-t-il à quelque chose ? En tout cas, le rapport d'étape constatait que la concentration des médias atteignait un niveau problématique. On ne peut pas dire qu'il s'agit là d'une nouvelle sensationnelle : la concentration des médias est fustigée depuis 1970 dans ce pays enneigé, dans de multiples comités parlementaires, commissions royales et rapports en tous genres, dont la liste occuperait tout l'espace de cette chronique.

Il y a toujours de moins en moins de médias indépendants au pays, certaines régions non urbaines n'ont maintenant accès qu'aux médias d'un seul propriétaire, les médias sont toujours concentrés dans les mains
de propriétaires de plus en plus puissants et dont le nombre est de plus en plus réduit, les collusions entre journaux et télévision appartenant aux mêmes propriétaires font problème, mais personne ne fait rien.

En 1981 une commission royale, la commission Kent, concluait que le niveau de concentration était devenu «inacceptable». À la suite de ses travaux, Ottawa avait ordonné au CRTC de ne plus approuver de transactions conduisant à la propriété de multiples médias dans un même marché, ordonnance qu'un nouveau
gouvernement s'empressait d'abolir trois ans plus tard.

Bien des artisans du monde des journaux, qu'ils soient patrons ou employés, craignent comme la peste toute intervention gouvernementale dans leurs affaires. C'est une réaction qui m'étonne toujours, puisque l'État intervient déjà partout dans le monde des médias sans que personne crie au scandale : la Loi sur la radiodiffusion, à l'application de laquelle le CRTC veille, impose des niveaux de contenu canadien à la radio et à la télévision, les télévisions publiques sont largement subventionnées par nos impôts, tout comme les émissions des producteurs privés par Téléfilm et le Fonds canadien de télévision, il existe un Fonds des magazines canadiens qui déverse des pluies de dollars gouvernementaux sur des magazines commerciaux, et ainsi de suite.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), qui se présentait cette semaine devant ce comité, a donc indiqué que la question n'était pas de savoir si l'État doit intervenir, «mais comment il doit le
faire pour garantir les conditions de la liberté de presse», de dire le nouveau président de l'organisme Alain Gravel.

Personne ne souhaite que l'État intervienne dans le contenu de l'information, c'est une évidence. Mais l'État pourrait jouer un rôle pour mieux favoriser la liberté de presse, la libre concurrence et faire en sorte que le public soit mieux servi. La FPJQ donnait quelques exemples d'interventions. D'abord, créer un cadre législatif qui protégerait les sources confidentielles et le matériel des journalistes. Ensuite, interdire la propriété croisée, comme ce fut le cas de 1982 à 1985.

Autre idée : créer un fonds d'aide destiné à encourager le pluralisme des médias, pour les médias indépendants et communautaires. Et puis favoriser tout ce qui crée un contrepoids à la concentration de la propriété : un Conseil de presse mieux financé, des postes d'ombudsmans dans les médias (qui pourraient d'ailleurs être imposés par le CRTC au moment de l'attribution de licences) et ainsi de suite. Les solutions existent, elles sont sur la table depuis des années. Qui aura le courage de le mettre en oeuvre ?

© Le Devoir


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